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OneWheelDrive sur les routes du Canada

Motard et écrivain, Neil Johnston a traversé l’Ontario, la géante, pour se rendre au Manitoba, province sympathique et baba cool. Il nous en fait le r

by Neil Johnston

Neil a entrepris son périple à Toronto, en Ontario, puis a filé jusqu’à la pointe de terre la plus orientale du continent : le cap Spear, à Terre-Neuve! Une fois à destination, il n’avait d’autre choix que de repartir vers l’Ouest. Il a donc enfourché sa fidèle Ducati Multistrada et repris la route en direction de Vancouver, en Colombie-Britannique. Chemin faisant, il a traversé l’Ontario à vive allure puis a franchi la frontière du Manitoba.

 
Baroudeur à deux roues et écrivain, M. Johnston fait parvenir régulièrement ses récits et ses vidéos YouTube à la CCT.
 
VIII. D’inuksuit et de rêveurs : l’Ontario et le Manitoba
L’Ontario est si vaste que lorsque le gouvernement provincial décidait, en juillet 2008, de déclarer zone protégée 222 000 kilomètres carrés des forêts boréales qui tapissent le nord du territoire, les comparaisons se sont mises à fuser. Ainsi, cette superficie équivaut à la surface des États-Unis exempte de routes, ou à l’État du Minnesota ou encore, à l’Ouganda. Bref, l’Ontario rime avec long parcours. Quelques âmes charitables m’avaient même fortement conseillé de me préparer à l’ennui. Mais les voyages recèlent toujours des surprises!
 
En quittant Sault-Sainte-Marie, la route 17 longe la rive nord du lac Supérieur, bordée de falaises escarpées, en décrivant de douces courbes et en offrant à l’occasion un dénivelé vertigineux. Les arbres qui ont si souvent inspiré le Groupe des Sept luttent contre des vents dominants tandis que les vagues se fracassent sur les affleurements rocheux blancs et anthracite aux cimes arrondies du Bouclier canadien. Le paysage cendré, serti dans un écrin de roc, est saisissant.
 
L’ascension! Imaginez un petit matin frisquet et retranchez encore quelques degrés. Lorsque j’arrive finalement à Wawa, à la pointe du parc provincial du lac Supérieur, le mercure indique 6 °C et continue à piquer du nez. J’espère toujours voir apparaître, tel un mirage, une succursale de l’Équipeur sur le bord du chemin, regorgeant de combinaisons isothermiques bien chaudes. Or, je devrai attendre! La route 17 n’égrène que quelques villes microscopiques et autres inuksuit, version miniature.
Érigés par les Inuits des régions arctiques, principalement pour guider les voyageurs, ces amas de pierres m’ont fidèlement accompagné tout au long de ma traversée de l’Ontario. Dès que je sentais monter un petit coup de déprime, je regardais le bas-côté de la route et j’apercevais un inukshuk. Je me prenais alors à rêver que ces panneaux singuliers avaient été forgés par une âme solitaire, errant le long de la 17, marquant inlassablement son chemin à pied, tel un Petit Poucet des temps modernes.
 
Il est nettement plus probable que ces mèmes soient l’œuvre de plusieurs aventuriers qui se sont arrêtés au fil du temps sur le bord du chemin pour façonner, pierre par pierre, une tradition unique. Pourtant, même si j’ai pu observer un tas de ces amoncellements à forme humaine, je n’ai surpris aucun quidam en train d’empiler des roches. Leur côté mystérieux s’estompe, cédant la place au réconfort que me procure leur présence. La simple pensée qu’ils aient guidé nombre de voyageurs avant moi me donne le courage de continuer malgré la pluie.
 
L’eau… Ennemi implacable. Ruisselante, inquiétante, elle commence par nous figer dans une enveloppe humide avant de s’avancer sans vergogne, poussée par la gravité et le vent. Ce sont les gants qui s’avouent les premiers vaincus. Ils s’imbibent peu à peu pour devenir, après deux heures, complètement trempés. Il s’agit de serrer le poing pour que l’eau coule dans les manches du blouson et se fraie un chemin jusqu’au cœur.
 
Les pantalons imperméables n’opposent aucune – ou presque – résistance.
 
L’eau? L’élément qui a sculpté le Grand Canyon, non? Alors, devant une telle force de la nature, que sont nos vulgaires vêtements en caoutchouc? Pas grand-chose! Après une heure à rouler sous la pluie, ma moitié inférieure est complètement trempée et glacée. Traverser l’Ontario me semble soudain tenir de l’exploit.
 
À Nipigon, je me demande si je dois prendre une chambre d’hôtel, bien me sécher et me reposer jusqu’au matin. En fait, impossible d’être plus mouillé ni plus transi.
 
C’est alors que j’aperçois sur un panneau routier : Autoroute du courage Terry-Fox. Atteint du cancer des os et amputé d’une jambe, ce jeune homme a participé au Marathon de l'espoir, et parcouru 5 373 km. Il part de St. John’s, à Terre-Neuve-et-Labrador, le 12 avril 1980, mais se voit forcé d’arrêter, 143 jours plus tard, au nord-est de Thunder Bay. Des tumeurs malignes avaient atteint ses poumons.
 
Brusquement, mon propre « marathon » me semble bien futile.
 
Je continue donc et, sur les conseils d’un lecteur, je quitte la route 17 pour suivre la 11, un chemin de campagne, jusqu’à la 622 qui me mène tout droit au parc provincial Whiteshell. C’est une route panoramique, dodue, verte, battue par la pluie, la grêle et ponctuée de haltes hors des sentiers battus.
 
Atikokan, ville meurtrie, tapissée de pavé abîmé par l’hiver et d’édifices décrépis.  En face d’un Bargain Shop, se dresse le café au look le moins ingrat des alentours. Je décide de m’y arrêter.
 
La radio est syntonisée à CBC, mince fil qui relie entre elles les collectivités du Canada rural. Nous sommes dans l’autre Ontario, celle qu’on ne voit pas de l’autoroute. Celle du café dilué, de la soupe épaisse aux pommes de terre et au bacon, du contreplaqué délabré, du vinyle craquelé, des photos délavées, des poissons empaillés et des gros éclats de rire.
 
À deux tables de moi, un groupe de personnes âgées discutent de l’élection à venir. Atikokan est étrangement accueillante. La serveuse plaisante et taquine les clients réguliers tout en s’assurant qu’il y a toujours du café dans ma tasse. Sans compter qu’on n’est jamais en reste de menus propos. Un couple observe la Ducati par la fenêtre et me demande « Qu’est-ce que c’est? »
 
Ils m’avouent ne pas avoir vu souvent d’engin du genre passer dans la ville. En sortant du café, une vieille dame dans une parka rose et blanche, constellée de taches, me lance :
 
« Voilà une moto à l’allure fort étrange. D’où venez-vous? »
 
« De Toronto. Puis, j’ai roulé jusqu’à St. John’s, et là, je suis en route vers Vancouver, en Colombie-Britannique. »
 
« Vous devez avoir beaucoup d’énergie! » Je distingue, derrière ses lunettes fumées, une étincelle dans ses yeux rieurs.
 
« Plus maintenant », avouai-je.
 
Elle laisse échapper un rire fragile, un brin cassé, fait une pause, s’appuie sur sa canne. Une petite gêne se dessine sur son visage, puis elle me demande si je peux l’accompagner jusqu’au restaurant et lui ouvrir la porte. « Elle est plutôt lourde. »
 
Avant que je referme la porte, elle pose sa main sur mon bras et me dit « Profitez bien de votre voyage! »
 
Je souris; la Ducati m’attend.
 
Je commence à penser que je ne verrai jamais la fin de l’Ontario, la géante, lorsqu’apparaît un panneau me souhaitant la bienvenue au Manitoba
 
À quelque 130 km à l’est de Winnipeg, le long de la pointe sud-est de la frontière Manitoba-Ontario, se déploie le parc provincial Whiteshell. Un chapelet de petits lacs blottis dans le Bouclier canadien et la forêt boréale… La route qui s’immisce dans Whiteshell présente des avantages inestimables pour un propriétaire de Ducati : des rondeurs! Malgré des panneaux indiquant que les routes sont raboteuses, j’engage ma Multistrada en direction de la route 44.
 
Au fur et à mesure que je grignote des kilomètres, le temps s’améliore. Le ciel s’éclaircit. La température grimpe. L’air s’assèche. La Multistrada bondit et batifole gaiement tandis que la 307 se tortille le long des rives et des marais, étape ultime des routes sinueuses avant de tomber sur les chaussées droites comme des pointeurs laser des Prairies.
 
Grappe d’établissements et de maisons le long de la 307, Seven Sisters Falls n’est pas tout à fait une métropole animée. Petite ville, peut-être, mais collectivité semble nettement plus appropriée. Si ce n’était des voitures, camions et autres fourgonnettes endommagés par l’hiver manitobain regroupés devant la porte de Jennifer’s, je serais passé tout droit.
Un panneau indique fièrement que le resto sera ouvert l’hiver durant. On comprend qu’ici, la vie bat au rythme des saisons.
 
L’extérieur pittoresque cède le pas à un cadre propre comme un sou neuf, peint d’un jaune pétillant qui laisse présager la bonne humeur, la minutie, l’écoute, l’efficacité. On est franchement loin de la gargote. Puis, je consulte le menu.
 
Tout d’abord, la soupe exotique, création qui varie au quotidien, aux parfums de safari. Alligator, pieuvre, kangourou, wapiti, grenouille, caille… Quelques pauvres infortunés du monde animal partagent l’affiche. Le reste de la carte est à l’avenant, bien que les fermiers assis à mes côtés se régalent d’escalopes viennoises. Une vieille dame se renseigne sur les cailles. D’autres voyageurs écoutent la description des plats du jour, les yeux écarquillés. Entourée de véhicules badigeonnés de boue, Jennifer’s est une halte gourmande plantée dans un lieu étrange, à la pointe des Prairies.
 
Jennifer et son mari, le chef Joez, viennent de rouvrir leurs portes après avoir passé un an à voyager au Canada et aux États-Unis. Il ne fait aucun doute que la cuisine la plus avant-gardiste des deux pays a influencé leur carte.
 
La soupe aux légumes et aux jeunes pieuvres, si tendres que l’on peut les couper à la cuillère, se révèle fraîche et parfumée. Mon seul regret lorsque je regarde le reste du menu est que je n’aie malheureusement qu’un estomac à remplir!
 
Jennifer est originaire de Montréal, au Québec, et Joez, de Slovaquie. Ce restaurant est le résultat de leur amour, mais également d’une vision et d’une passion commune pour la bonne cuisine. Seule question qui brûle mes lèvres : « Pourquoi diable dans ce coin perdu? »
 
« C’est abordable, répond Jennifer. Ici, il nous est possible de réaliser notre rêve ». Pour plusieurs, les Prairies sont uniquement axées sur le boom pétrolier de la Saskatchewan et de l’Alberta; c’est réjouissant de rencontrer des gens comme Jennifer et Joez qui écoutent leur cœur plutôt que de succomber aux billets verts.
 
Je pointe ma Multistrada vers l’ouest, en souhaitant que cette passion devienne un nouveau « thème » des Prairies. Avec le soleil, bien sûr! La température grimpe, si bien que je dois m’arrêter en banlieue de Winnipeg pour retirer la doublure de mon nouveau blouson Ducati. En fait, pour la première fois de mon périple, j’ai trop chaud!
 

Au sujet de OneWheelDrive.Net : OneWheelDrive (OWD) est un magazine de moto en ligne au style dynamique humoristique, axé sur le sport, les voyages en moto et la moto d’aventure.

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Photo credit : Victoria Island, Northwest Territories © NWTT/Terry Parker - Background Image